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dimanche 26 février 2012

UN MIRAGE SOYEUX : LA BLACK MUD SILK

  

soie gommée vendue au mètre dans la boutique De Gilles Tissus (156 rue de la roquette 75011 paris)




Soie gommée pour les uns, soie traitée à la boue pour les autres, hei jiao chou pour les autochtones, ce qui signifie noir gomme soie, ou encore liang chou, c'est à dire traitée avec du gambier, mais la black mud silk semble être le terme  international qui qualifie le mieux cet extraordinaire tissu.


La langue chinoise emploi des termes évocateurs pour qualifier un produit.  La subtilité de ce tissu se reflète dans  les expressions qui le caractérisent. En Chine, il y a de l'humain dans les fibres, on s'adresse à nos sens et à notre imagination plus qu'à notre raison. C'est pourquoi le Hei jao chou est  un tissu  sensuel, vivant, passionnant avec de multiples facettes.
 C'est un clin d'oeil à notre ouïe
"la soie chantante" parce qu'il bruisse à chaque mouvement du corps, un peu comme un papier que l'on froisserait. La main d'une soie gommée est proche d'un gazar ou d'un organza double, il y a du craquant.
Il titille  notre odorat
"Une toile de soie aux nuages parfumés" On sent encore la terre et les plantes (en faisant cependant un effort d'imagination). Le tissu flotte presque dans l'air tant il est léger et puis remarquons  l'existence étroite avec des notions picturales ; ne retrouve t on pas dans la peinture chinoise  les nuages, la brume, la nature?
Il trompe notre vue
Ce tissu bi-colore faussement cuir, faussement soie mais tellement cuir et tellement soie

Je l'ai découvert  il y a une vingtaine d'années, un peu par hasard et beaucoup par passion. En cherchant, il me semble qu'on finit toujours par trouver, mais on ne sait jamais quoi, ni quelle va être notre prochaine découverte, c'est cette aventure textile là qui me plaît. J'avais entendu parler de cette étoffe par une cliente qui revenait de Chine, mais la documentation relative à ce sujet était bien mince à cette époque.
Ma curiosité m'incita à fouiller les archives dans les bibliothèques, puis Google me permis de continuer mes recherches en m'épargnant les nombreux déplacements, mais finalement un séjour en Chine s'imposa à moi. Et chiner en Chine c'est un plaisir inouï, c'est un régal, même si la langue est parfois une barrière plus difficile à franchir que les frontières.
Mon obstination fut récompensée lorsque je mis la main sur un tout petit stock de black mud silk. Parce que même dans le pays d'origine ce tissu est quasiment inconnu du grand public.

Mais de quoi s'agit il ?
Il y a plus de 200 ans, les paysans du sud de la Chine ont inventé la soie gommée. Ils ont constaté que les vêtements taillés dans cette étoffe étaient imperméables et aérés qualités qui leur permettaient d’affronter le climat subtropical de cette région. L’humidité et la chaleur étaient domptées, rendant ainsi le travail dans les champs un peu moins pénible.
tunique chinoise du XIXe siècle achetée chez un antiquaire à Singapour il y a quelques années
Elle a longtemps été exposée à la boutique, je m'étais habituée  à sa présence , et les clients aussi. Mais voila dans la nuit du 30 novembre au 1 décembre, la boutique à été cambriolée, et malheureusement ce vêtement a fait partie du butin.  Sa valeur marchande est sans commune mesure avec la valeur sentimentale que je lui accordais. Enfin il me reste cette photo et les souvenirs


Ce trésor né à la campagne allait conquérir les villes, et plus encore car il passera les portes du palais impérial, accueilli sans restriction dans la cité interdite... Curieuse destinée pour cette création populaire qui  fut adoptée à la cour impériale. Les nobles citadins réalisèrent tout le potentiel caché au fond de cette merveille et l'adoptèrent sans restriction. La soie gommée fut dès lors adoptée par la classe dirigeante;

Après une éclipse due à la révolution qui privilégia la grossière toile de  coton bleu à tout autre textile, la soie gommée sera redécouverte, mais ce n'est pas en Chine qu'elle retrouvera tout son éclat. Les occidentaux et surtout les japonais  tentèrent de l’apprivoiser sinon de la fabriquer. Ainsi de temps en temps, dans les défilés Haute Couture, sur les podium européens on peut apercevoir quelques modèles en soie gommée.

Mais les aléas de la production artisanale étroitement liée aux caprices climatiques nuisent à un approvisionnement régulier. Il faut ajouter le prix élevé de ce produit et on comprend mieux pourquoi les industriels du vêtement ne peuvent utiliser la black mud silk pour une fabrication à grande échelle. On l'utilise avec parcimonie dans l'industrie textile du fait de son tarif exorbitant ; des ceintures, des finitions, des cols, des produits de petite taille.
La black mud silk demeure un produit rare, un produit d'exception qui vit à l'écart de la mondialisation et c’est tant mieux pour tous les amoureux des tissus.  

Les secrets d’une fabrication ancestrale : 

C'est un tissu on ne peut plus écologique : la nature offre la soie, le soleil, la rosée, la lune, l'herbe, l'oxygène et l'homme son savoir faire. 


soie1.jpg
De mai à octobre, on prépare en hachant finement du suc de tubercule de gambier (racine tinctoriale). Cette préparation va macérer dans des bacs de terre argileuse. Ensuite, des lés de soie blanche sont trempés dans cette mixture, puis étalées dans les champs, sur l’herbe. La rosée matinale et les rayons du soleil vont peu à peu fixer la teinture. Les opérations bain/séchage sont répétées une trentaine de  fois ; il en résulte une étoffe brune.

La magie de ce trompe l'œil, c'est une teinture et une enduction.

A l’aube, l’étoffe est déployée sur l’herbe le long d’une rivière unique en son genre. Du fond, on extrait de la boue ferrugineuse qui sera étalée sur une face de la soie. En séchant sous les rayons du soleil, une fine pellicule luisante vernie, marron très foncé, recouvre la soie. Un dernier rinçage dans l’eau de la rivière termine la teinture. Le secret réside aussi  dans la qualité de l’eau.
Il faut pour obtenir cette surface laquée un autre ingrédient : la boue ferrugineuse qui couvre le fond d'une rivière et qui va donner cet aspect cuir à une soie à l'origine souple, brillante et blanche. Une des faces du tissu est enduite de boue. Après une nuit avec pleine lune, chaleur et humidité, la boue est sèche et le tissu est rincé à l'eau pure de la rivière. Le tissu est maintenant bicolore, une face demeure brun clair et mate, et l'autre marron très très foncé, brillante et imperméable. Dernière étape un fois sec, le tissu est replié. Il est terminé ; enfin!

Le tissu est alors semblable a du papier laqué avec une face marron/noir et une face couleur terre. Et la magie continue. Du papier, on passe au cuir. C'est un mirage car pas un instant on imagine qu'il s'agit d'une étoffe et pourtant, sous cette cuirasse, se cache une soie pas si fragile que ça.
  
 Ce tissu va vivre, se transformer, se rider, se patiner, se cuirasser (?) si ce mot n'existe pas, il faudrait l'inventer pour ce tissu. 
l'aspect de ma chemise a bien changé après une dizaine de lavages. La patine est superbe


La soie gommée a traversé les ans sans faillir à sa renommée. Elle est aujourd'hui le produit juste, celui qu'on imagine dans les rêves. Fabriquée sans polluer l’environnement, parce que en phase avec la nature, elle possède des qualités que seuls les tissus synthétiques semblaient pouvoir proposer. Légère, imperméable mais respirante.
Comme Janus ce tissus a deux visages. Si on dépasse le stade de la technique , on trouve la soie, matière premiere de la black mud silk. Alors sous un aspect rugueux, brut, boueux on découvre un produit luxueux, confortable, pratique, divinement agréable à porter, en symbiose absolue avec  notre peau, un écrin protecteur pour notre  corps. Alors qu'il se fasse trench -coat pour vous protéger de la  pluie  ou simple chemise pour vous protéger du soleil un vêtement en soie gommée  est un trésor que l'on a pas envie de partager. On se glisse dans une enveloppe délicate qui vous protège avec finesse des agressions extérieures, on se sent bien. Il ne sera jamais démodé car il n'aura jamais été à la mode. 
Les amateurs de belles matières sont admiratifs devant le résultat de ce travail. Curieusement lorsque je porte  ma chemise, les gens que je croise dans la rue ou le métro ont spontanément envie de toucher cette matière parce qu'ils n'en croient pas leurs yeux. Je trouve cela touchant, ce phénomène se produit également dans ma boutique ; les clients sont tentés et veulent toucher pour y croire.    .
Pour l’entretien, rien n’est plus simple : soit un lavage à la main, avec une eau tiède et du savon en paillettes, un peu de votre temps. Suivra un rinçage rapide. Ensuite suspendez votre vêtement ; il sèchera seul et rapidement.
Soit votre machine à laver possède un programme « fragile » c’est-à-dire cycle court et sans essorage.
Si un repassage s’avère nécessaire, soyez attentive : fer tiède et repassage sur la face mate.
Il faut surveiller les pliures, les parties où les tractions s'exercent et qui sont inévitables sur un vêtement ;  c'est à ces endroits que les risques de déchirures sont les plus fréquents.
Maintenant que vous savez tout ce qu’il faut savoir sur cette merveille.
Si vous êtes séduits par cette matière vous pourrez la découvrir dans ma boutique De Gilles Tissus  

1 commentaire:

  1. Merci pour cet article fort intéressant qui combine la passion que j'ai pour la Chine et celle que j'ai pour les textiles ! Une toute petite erreur cependant dans la transcription du nom en chinois, il s'agit de "Hei Jiao Chou" 黑膠綢(Jiao avec un "i"), soit mot à mot "Noir Gomme Soie", que vous avez justement appelé en français "soie gommée".
    Les Chinois parlent aussi de "Liang Chou" 莨綢 soit "Soie traitée avec du gambier" ("Shu Liang" est le nom chinois de Dioscorea Cirrhosa, le faux gambier) ou encore de "Kao Chou" 拷綢, en français "Soie battue".
    Je serai curieuse de savoir quels ouvrages traitant de la Hei Jiao Chou vous avez consulté, sont-ils en français ?

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