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mardi 16 juillet 2013

HISTOIRE D'UN TISSU QUI A UNE HISTOIRE : LA BURE

UNE IMAGE D'EPINAL!
Dans notre imaginaire, la bure est presque "une image d'Epinal". Ce lainage grossier en laine de moutons était au Moyen Age commercialisé le plus souvent en brun rouge. Son toucher rugueux, son aspect rustique convenant parfaitement à l'habit des ordres religieux ayant fait vœux de pauvreté. 
La bure était utilisée pour fabriquer les frocs des moines, ce vêtement monastique couvrant la tête , les épaules et la poitrine. De là, les expressions prendre le froc c'est à dire "se faire moine" ou "jeter son froc aux orties" c'est-à-dire quitter l'état monacal.
"Un certain abbé Gardon qui avait jeté le froc aux orties, dirigeait l'armée de l'Espérance" Stendhal in La vie de Henri Brulard.)


 Le froc de bure apporte la contradiction au célèbre diction "l'habit ne fait pas le moine".
Tout cela est juste mais incomplet. Au XIIe siècle, la bure est une toile de laine grossière, très commune, qui doit son succès commercial à un aspect économique. Ce tissu bon marché permettait aux populations pauvres, paysans, pélerins, bergers, de se vêtir en période de grands froids. La bure était parfois nommée  burel ou bureau.
 "Mieux vaut vivre sous gros bureau, pauvre, qu'avoir été seigneur et pourrir sous riche manteau" François Villon in Testament.

UNE ORIGINE INCERTAINE MAIS DES HYPOTHESES NOMBREUSES 
Première hypothèse : bure viendrait du latin burrus, roux, lui même dérivant du grec purros, couleur feu. La couleur se rapprochait du ton fauve virant au marron, le rouge étant alors une couleur rare et coûteuse, réservée aux étoffes de qualité destinées à la noblesse. 
C'est ce brun avec une pointe rouge que l'on retrouve grâce aux témoignages des artistes peintres.
 A propos de teinte, permettez moi de vous narrer une anecdote qui donne à une couleur une dimension quasi historique. Au XVIIIe siècle, la couleur puce était un brun foncé avec une touche de rouge. Un jour de 1775, alors que la reine Marie-Antoinette arrêtait son choix sur un taffetas de soie sombre et changeant que lui présentait sa modiste Rose Bertin, on dit que le roi passa à ce moment  et déclara en regardant l'étoffe '"c'est la couleur puce". C'était dit, c'était le roi, et il n'en fallut pas davantage pour lancer la mode de cette couleur, déclinée à l'envie avec des tissus tête de puce, dos de puce, vieille puce, jeune puce, cuisse de puce.etc. Des nuances tout en nuances ! Après la naissance du Dauphin, les puces furent oubliées et la nouvelle couleur à la mode devint le caca dauphin ! Difficile à vendre mais les modeuses de l'époque voulurent toutes avoir une robe couleur caca dauphin. Les fashion-addict sont parfois incontrôlables, mais n'est-ce pas ce qui fait leur charme ?
Revenons à la bure et à sa teinte traditionnelle. Les couleurs foncées étaient préférables à une époque où on lavait son linge sale en famille une à deux fois par an. Ceci n'empêche pas de trouver ce lainage diversement teint.

Deuxième hypothèse : bure serait  issu du latin certes mais avec une autre signification. Cette fois burra désignant "un tissu de laine brute" employé ici dans le sens de rustique ce qui, à l'évidence, est encore exact.

Troisième hypothèse : bure serait une déformation de bourre. Le tissu était fabriqué avec des déchets de laine qui restent après les différentes opérations  qui précèdent ou suivent le tissage (filage, peignage, foulonnage), ou avec des brins trop courts et, de fait, a délaisser pour les tissages de qualité. Cette matière première de second ordre explique aussi le prix de cette étoffe.

Or, ces résidus sont aussi appelés bourre, on peut ainsi y voir l'origine du mot avec une petite déformation de bourre à bure mais le français n'est plus à  une déformation près.  
Ceci étant, on utilise encore aujourd'hui les déchets de soie, les qualités inférieures de soie et les brins les plus courts pour fabriquer la bourrette de soie. La bure aurait pu être simplement une bourrette de laine. Why not ?

Quatrième hypothèse  : ce mot serait d'origine germanique, bur signifiant hutte, habitation. L'habit n'est il pas la maison, l'abri du corps ? Tiré par les cheveux ? Oui je l'admets, mais ce n'est qu'une hypothèse de plus.

LES TRIBULATIONS DE LA BURE  
Si dans certains monastères les moines copistes avaient des écritoires, nombreux étaient ceux qui ne disposaient pas de mobilier aussi fonctionnel. Ils avaient généralement à leur disposition des  tables en pierre. Le froid et les irrigularités de la surface de ce support les incommodaient à la longue. L'idée   de prendre le tissu dans lequel ils taillaient leurs habits pour couvrir les tables de travail et améliorer leurs conditions de travail fut reprise par les profanes, particuliers et commerçants.
Vous trouvez curieux de couvrir un plan de travail pour faire les comptes. Si l'on se reporte au XVe siècle cela était parfaitement adapté. A cette époque, même si les chiffres arabes étaient parvenus jusqu'en Europe, ils n'étaient pas employés pour compter. On se servait d'un instrument de calcul, l'abaque, sorte de boulier (du latin abacus tablette et du grec abakos table de calcul). Pendant des siècles et dans de nombreuses civilisations, le calcul se faisait à l'aide de cailloux ou de pièces de métal circulaires. Il était d'usage de jeter les pièces en cuivre (doré) ou en laiton (argenté) sur la table. Voilà l'origine du mot jeton. Tout cela se faisait dans un joli bruit, les jetons s'entrechoquant ou roulant sur la table et tombant sur le sol. Ce sont là des monnaies sonnantes et trébuchantes (de trébuchet, balance qui permettait de déceler grâce au poids, les fausses pièces).
Avec ce tapis de table en bure, non seulement le confort phonique était augmenté, mais la table en bois ou en marbre ne craignait plus les tâches d'encre, et les tranches des manuscrits étaient protégées.

DU COMPTOIR AU BUREAU
Puisque la table sur laquelle on posait l'abaque servait à compter, on la baptisa comptoir évidemment. C'est lorsque le comptoir et autres tables qui servaient à écrire ou à compter furent recouvertes de bure qu'elles prirent le nom de bureau.  

Peinture de Quentin Metsys 16eme siècle.
Une étoffe verte recouvre la table sur laquelle le prêteur et sa femme observent les articles mis en gage. Cette toile résume l'usage de la bure en ameublement avant l'apparition du meuble bureau. Peinture de Van Eyck.
Aujourd'hui, pour protéger les plateaux de table fragiles, comme le verre ou le marbre, on utilise le "bulgomme" marque déposée, une sous nappe, avec une face lisse en coton et une face enduite d'une couche de caoutchouc alvéolé qui préserve des chocs et des taches la table et qui est antidérapant, ce qui empêche la nappe de glisser.

 AU XVIeme SIECLE ON SE MET AU BUREAU,  AU XVII eme SIECLE  ON VA AU BUREAU
En 2013 si la bure est devenu quasiment introuvable (seul quelques tisserands travaillant pour le clergé fabriquent encore ce produit), la table de travail ou  bureau est désormais inséparable du bureau pièce dans laquelle se trouve le meuble et qui est destinée au travail intellectuel, à l'étude. Si la langue française n'utilise qu'un seul et même mot, en anglais on trouve desk pour le meuble et office pour la pièce, en allemand il y a également deux mots. Sreibetish (table à écrire) pour le meuble et büro pour la pièce .


BUREAU OU SECRETAIRE ? BURALISTE OU SECRETAIRE?
Le bureau est un meuble plat qui peut avoir des tiroirs sous le plateau. Il sert essentiellement à écrire. Le secrétaire comme son nom l'indique se doit de "taire les secrets" et c'est pourquoi il est possible d'enfermer des papiers, et de fermer complètement ce meuble à clé.  
Si par la suite le bureau devient la pièce où se trouve le meuble, le secrétaire deviendra un métier de bureau. La personne en charge du secrétariat est le ou la secrétaire de direction ou particulier. C'est une personne de confiance qui détient les secrets de l'entreprise ou de son employeur

DE LA BURE AU BURALISTE
Eh bien oui, je ne sais par quel tour de passe-passe le tissu rude et chaud s'est transformé en bureau de tabac mais aujourd'hui, on se rend au bureau de tabac plus souvent que l'on ne porte un vêtement en bure.
Au XVIIème siècle, le buraliste est la personne responsable d'un bureau qui dépend des finances puis au siècle suivant, l'administration devenant de plus en plus structurée, on accole le suffixe cratie racine venant du grec kratos (qui signifie pouvoir, gouvernement) au mot bureau. Et voilà un autre wagon à rattacher au train du bureau : bureaucratie. Ce mot accentue l'importance des bureaux et surtout ses dérives avec les lourdeurs administratives et l'avènement des bureaucrates. Des auteurs de théâtre comme Labiche ou Courteline se plairont à ridiculiser les excès de la bureaucratie. Ainsi en est il de "Messieurs les ronds-de-cuir, roman de la vie de bureau" œuvre de Courteline au titre explicite. Par "ronds-de-cuir" on désignait au XIXe siècle les employés de bureau qui passaient leur journée dans un bureau,  derrière un bureau, assis sur des chaises plus ou moins confortables. Pour améliorer leur confort, il était d'usage de mettre un coussin en cuir de forme ronde d'où rond-de-cuir. Pour parvenir à la quadrature du cercle, il aurait fallu que la bure remplace le cuir, ce qui aurait donné "Messieurs les rond-de-bure!"
Au XXIe siècle, le mot bureau véhicule toujours une idée de labeur mais pas forcément liée à l'administration. Qu'il s'agisse du bureau de poste, du deuxième bureau (service de renseignements de l'armée française de 1870 à 1940) et nos bureaux de tabac, qui vendent de moins en moins de tabac ; du bureau du directeur, du bureau bibliothèque dans un appartement… Mais pourquoi donc un bureau de tabac tenu par un buraliste ? L'état demeure le lien privilégié car le buraliste était au XVIIe siècle déjà la personne préposée à un bureau de paiement, de recettes, un collecteur (des impôts). Or, dans les bureaux de tabac, le buraliste perçoit encore au nom de l'Etat le règlement des amendes, vend les timbres fiscaux sans oublier que l'état délègue aux buralistes la vente du tabac dans le cadre d'un monopole. Les buralistes sont des commerçants indépendants et des préposés de l'administration. Un buraliste doit signer un traité de gérance avec les douanes.    

 DE LA BURE A DEBUREAU?  
Je ne résiste pas au plaisir de vous présenter Debureau dans ce post.  
Ce célèbre mime ne portait pas une robe de bure mais la robe blanche de Pierrot. Mais, car il y a souvent un mais, le nom qu'il porte à un lien avec la bure.
C'est encore une autre histoire qui se cache dans cette belle photo de Tournachon dit Nadar qui immortalisa cette image avec son appareil photo.

J'ai découvert ce personnage lors d'une réprésentation de Debureau au théâtre avec dans le rôle titre Robert Hirsch. Bien sûr, Jean-Louis Barrault avait revêtu avec succès l'habit blanc du mime dans Les enfants du Paradis, mais cette représentation demeure pour moi un souvenir, un magnifique moment de théâtre.
Mais le plus intéressant dans cette histoire, et là j'atteins la quadrature du cercle, c'est l'origine du nom. Ce nom de famille assez commun en France désigne le fils de bureau nom qui dérive de bure, associé à celui qui tisse la bure. Il semble donc plausible qu'un ancêtre de Debureau ait été fabricant de bure. Cette histoire me ravit.

Le chemin suivi par cette étoffe bien banale se termine au théâtre et c'est bien naturel car chez De Gilles tout commence et tout finit sur scène. J'ai une pensée pour ma fille Jessica qui durant tout le mois de juillet est présente au festival d'Avignon avec Peter Pan et sa troupe d'impro Casino ! Tissu et théâtre ont toujours fait bon ménage et nous en sommes la preuve. Un salut textile amical à tous les gens de théâtre et aux autres amateurs de tissus, d'histoires, d'anecdotes.

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