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mardi 19 mars 2013

UNE ETOFFE FAITE D'ECORCE : LE TAPA


Je ne suis pas allée à Wallis, j'aurais aimée ; peut être un projet pour un prochain voyage, mais je possède un tapa. A l'époque lointaine où je chinais des objets divers et variés pour les décorateurs, j'ai découvert cette curieuse étoffe.

UN TAPA POUR UN TAPIS
Un jour où j'étais venue à la salle de ventes de Drouot pour acheter un tapis, je suis repartie avec un tapa. J'ai été séduite par ce matériau que je ne connaissais pas, par la naïveté des motifs, par la faune exotique représentée et par l'originalité du produit, un rouleau de trois mètres de long sur un demi-mètre de large. Difficile à caser dans un appartement parisien, même hausmanien. Alors je ne l'ai jamais revendu, il est resté longtemps roulé sur lui même, prenant beaucoup plus d'espace qu'encadré sur un mur.

Un rouleau de trois mètres de long
QU'EST-CE QU'UN TAPA?
C'est une étoffe obtenue par l'écrasement des fibres du liber de plusieurs espèces végétales. Ce mot signifie en samoan  ordure non colorée d'une étoffe, en hawaïen kappa est une étoffe d'écorce. Le terme d'origine océanienne  est pour cette raison, est invariable.

UNE FIBRE LIBERIENNE,  UN LIEN CULTUREL
En faisant "du rangement", j'ai redécouvert ce panneau qui semblait me dire malicieusement : "déroule moi, regarde moi, expose moi, parle de moi, j'ai une histoire : je viens d'une contrée lointaine peut être,  mais qui est aussi une partie de la France". Wallis est une collectivité d'outre-mer française située dans l'hémisphère sud.

Brun, noir et ocre, les teintures naturelles sont caractéristiques de Wallis
L'homme, depuis toujours, a su trouver dans la nature environnante ce dont il avait besoin pour vivre et même parfois survivre. Le tapa, étoffe insolite, montre à quel point la nature est capable de répondre aux besoins de l'homme.



UN ARTISANAT EXCLUSIVEMENT FEMININ
La fabrication de tapa est depuis la nuit des temps réalisée  par les femmes. C'est un moyen d'exprimer leur créativité, et cela n'est pas si courant. Artisanat et artiste. Fêtons donc les artisanes, même si le mot n'est pas mentionné dans le dictionnaire de l'Académie.


USAGES CEREMONIELS MULTIPLES
 Il existe différentes sortes de tapa, les dimensions sont fonction de la destination finale. Il  a des usages décoratifs comme des tentures, des tapis ou vestimentaire comme des jupes cérémoniels, ponchos,   ceintures, linceul.  Ces différentes facettes  transforment un tapa en  enveloppe (poncho)  en protection (couverture, linceul) en parure (jupes cérémonielles) ou encore en lien (ceintures).
 Selon la tradition, ces  étoffes sont souvent offertes en cadeau de mariage. L'accumulation de tapa est un signe de richesse. Il s'agit d'articles essentiellement cérémoniels portés les jours de fête.

 ENTRE LA CURIOSITE ETHNOGRAPHIQUE ET L'ŒVRE D'ART
C'est un moyen d'expression ancestral qui témoigne des influences , des migrations, des échanges entre les archipels. Bien que traditionnels les éléments de décors sont parfois très surprenant, faisant entrer dans leur vocabulaire  des détails plus contemporains empruntés à la civilisation occidentale. Mais après tout n'est ce pas le mélange des cultures qui permet d'enrichir la créativité?
Tapa est le nom générique sous lequel on désigne l’étoffe fabriquée à partir de la sous-écorce (ou liber) du mûrier à papier, arbuste appelé scientifiquement broussonetia papyrifera ou plus familièrement "tutu". Selon les régions, les utilisations, les dimensions, les appellations sont différentes. Bien que les techniques de fabrication diffèrent selon les archipels, il ne s'agit que de variantes d'un savoir faire que se partagent les peuples du Pacifique sud


LES ETAPES DE LA FABRICATION DU GATU
Le tapa de Wallis est désigné par le mot "Gatu". Les différentes étapes de la fabrication d'un tapa sont   traditionnellement dévolues aux femmes.
Il faut abattre l'arbre. Ensuite  détacher l'écorce puis séparer la sous- écorce, c'est-à-dire le liber du mûrier à papier. C'est dans cette partie que se trouve la matière première nécessaire à la fabrication d'un tapa.  Elle est composée majoritairement de viscose, de résine et d'eau. Dans la fabrication d'un tapa, on ne va pas jusqu'à la transformation en fil : ce n'est pas le but recherché. La plus connue des fibres libériennes est le lin. Mais dans le cas précis du Gatu, on recherche un support non tissé. Une surface qu'il faut aplanir, aplatir, élargir, assouplir avant de recevoir un décor et de se plier aux différents usages.
Une fois l'écorce récupérée, elle est grattée,  raclée avec des outils  archaïques mais efficaces comme les coquillages, ou plus techniques comme une lame de couteau. Les plus étonnants sont des coquillages. Il y a deux ou trois coquillages différents, utilisés les uns après les autres, afin de récupérer un maximum de pulpe (le liber).
La matière ainsi obtenue est mise à macérer dans de l'eau (de mer ou non) c'est ce que l'on nomme  rouissage lorsque l'on travaille le lin ou le chanvre. L'opération permet de libérer les fibres et assouplir l'ensemble.
L'étape suivante réclame force et patience. Les femmes vont, à l'aide d'un battoir en bois, marteler toute la surface de l'écorce. Une fois de plus, c'est presque de la pâtisserie. On imagine la préparation d'une pâte feuilletée que l'on va pétrir à la main, ici  la main est remplacée par une sorte de maillet et la table se fait enclume. Cet outil est précieux, généralement est sculpté dans un bois très dur, le bois de fer  et décoré.

Et pourtant il s'agit d'un textile
Au cours de cette opération, l'écorce est écrasée et, en s'aplatissant, elle gagne en surface. Comme une pâte que l'on pétrit et que l'on pétrit encore et encore. Ainsi, les bandes de 10 cm de large vont bientôt passer à 20 cm. . Les bandes sont suspendues pour accélerer le séchage Pour obtenir une plus grande surface, il suffit d'assembler plusieurs "rubans" avec une glue végétale à base de manioc
Le tapa devient laututu lorsqu'il est constitué de plusieurs lés assemblées.
 Selon l'épaisseur désirée, et par conséquent la destination,   on peut superposer jusqu'à trois couches de liber. Les bandes de tapa sont alors suspendues pour séchage, après quoi elles sont assemblées à l’aide d’une glu végétale souvent faite à partir de taro ou de marante.
Mais le travail n'est pas terminé. Le tapa doit encore être exposé au soleil pour blanchir. On peut rigidifier l'écorce en badigeonnant la surface avec un vernis/colle toujours à base de manioc.   
Battoir en main, les femmes vont battre l'écorce afin de l'assouplir. En l'affinant, on augmente la surface.

LA TOUCHE FINALE
C'est le décor qui va donner un supplément d'âme à ce produit.
A Wallis, on utilise deux ou trois couleurs pour la décoration, elles sont d'origine végétale. Le processus de transformation de la matière première (fruit, noix, racines, feuilles) en  produit colorant est lent et nécessite plusieurs opérations avant d'être utilisé.
Le noir est obtenu avec le fruit du bancoulier ou tui-tui, le brun avec l'écorce de ce même arbre.
Les dessins sont réalisés au pochoir ou à main levée. Les thèmes de prédilection sont tirés de la nature environnante c'est-à-dire la faune marine.

UN HERITAGE SYMBOLIQUE 
Le tapa est bien plus qu'une étoffe,  c'est un élément essentiel de la culture de ces  peuples du Pacifique sud. La tradition est difficile à respecter, l'équilibre entre le passé et le présent est précaire, mais il perdure dans nombre de régions. Wallis est l'une d'elles. 

UN ARTISANAT  SYMBOLIQUE
C'est un art qui fait partie de la culture des Iles du Pacifique. La modestie du matériau cache un luxe, celui d'un savoir faire ancestral. Cette richesse réside dans l'osmose entre l'homme, la flore et la faune. La vision naïve des animaux marins est un petit bonheur parce que, là encore, le travail manuel est privilégié. La machine qui pourrait fabriquer un tapa avec autant de subtilité, qui pourrait décrire avec autant d'émotion une faune marine extraordinairement variée, l'ondulation d'une algue au passage d'un ban de petits poissons, la force d'une raie, le frissonnement d'une vaguelette, l'hésitation d'un poisson se frayant un passage entre une langouste et une tortue, ces couleurs hors cadre, n'a pas encore été inventée, mais le faut-il ?
Ce sont des offrandes qui sont faites lors de cérémonies religieuses,  ou bien il s'agit de cadeau de mariage. Ces dons sont l'occasion de réunions familiales ou villageoises. Parfois le tapa est  reçu en héritage car c'est un bien de grande valeur.  Cet article ne doit pas se confondre avec un quelconque souvenir de vacances. Ce serait lui  dénier tout  potentiel culturel et faire fi de sa symbolique.


UN DERNIER POUR LA ROUTE ? LE TAPA MENSONGE!
Avis aux novices. Si en visitant  ces archipels vous souhaitez acquérir un tapa, sachez que des techniques de fabrication moins traditionnelles ont été introduites depuis quelques années . Pour accélérer  la fabrication, on va durcir artificiellement la matière en appliquant  sur ce non tissé un autre non tissé, une fine toile collante. Le produit est localement connu sous le nom de" ngatu loi" c'est à dire tapa mensonge. Cela a le mérite d'être clair,  il n 'y a donc pas tromperie sur la marchandise. 
Le tapa  réalisé sans autre but que la vente perd donc un peu de sa superbe, le message qu'il véhicule n'est plus culturel, mais commercial.  Malheureusement, il s'adresse à une population étrangère à l'Ile, les touristes. Les véritables tapa sont  trop précieux pour être vendus dans les boutiques de souvenirs.
Les authentiques tapa n'ont pas vocation d'être vendus, seuls des "productions" spécifiques se retrouvent dans les boutiques. Ces tapas sont alors privés de leur charge émotionnelle.

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