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mardi 21 juillet 2026

« L'ARBRE NOUS PRÊTE SON MANTEAU, ILNE NOUS LE DONNE PAS." AUX ORIGINE DU LUBUGO

UNE VISITE AU PALAIS GRZZI  : UNE AVENTURE SENSUELLE

J'avoue avoir été, dans un premier temps, perplexe, puis intriguée et finalement séduite par l'œuvre de Michael Armitage. Sur le petit groupe de visiteurs, je fus la seule à m'approcher très près des tableaux, au grand dam de la guide, mais  j'aurais voulu toucher, passer me doigts sur les balafres de ces feuilles de lubugo colorées. 

Curieusement, face à la toile d'un grand maître de la Renaissance, le regard suffit à nourrir mon émotion, mais ici, j'avais besoin d'enrichir mon regard par le toucher. C'est ainsi que mon œil devint tactile. Ne se contentant pas de contempler, il effleura la surface, devina les aspérités du barkcloth.

Ce qui m'interpelle chez Michael Armitage, au-delà de la puissance de ses thèmes, c'est sa manière de solliciter nos sens. Il fait de chacune de ses œuvres un espace où la vue et le toucher  transforment la toile en un véritable terrain d'expérience sensorielle ;  chaque toile est un terrain de jeu sensuel.  

 UNE DIMENSION SUPPLÉMENTAIRE                                    

Son choix de peindre sur un tissu d'écorce, un matériau traditionnel  d'Afrique, le lubugo fabriqué depuis des générations par le peuple  Baganda originaire du sud de l'Ouganda, ajoute une dimension à son œuvre. Les plis, les cicatrices et les irrégularités refusent la perfection académique de la toile de lin utilisée par les peintres occidentaux. 

LE LUBUGO, UN CV HORS DU COMMUN                                     Le lubugo, marqué par son parcours semé d'embuches lors de sa    fabrication, devient ici le miroir des histoires de blessures et de résistance que le peintre met en scène. 

LUBUGO MODE D EMPLOI                                                         Les hommes  récupèrent l'écorce durant la saison des pluies, en la séparant du tronc. Les "feuilles" sont mises à tremper dans l'eau afin de les assouplir. C'est alors qu'elles prennent cette couleur si particulière rougeâtre, puis elle sont grattées et nettoyées. La dernière opération est, par tradition, confiée aux femmes qui, inlassablement, martèlent cette écorce à l'aide d'un maillet afin de lui donner l'aspect d'un "tissu".  

Le support fait déjà partie de la future œuvre. Avec ses accrocs, ses accidents, le lubugo n'arrive pas vierge dans l'atelier ; il a déjà une histoire avant que le premier coup de pinceau ne viennent "l'habiller". Son vécu se fond dans les thèmes chers à Michael Armitage : violences politiques, tensions sociales, traumatismes individuels et collectifs, sans oublier la mémoire, la vulnérabilité et la résilience.
Les coutures sont volontairement visibles, plus ou moins reliefées et la surfaces, souvent accidentées,  ne sont pas retravaillées. Rien n'est  réellement dissimulé ; au contraire, habillées de couleurs souvent vives, les imperfections s'exposent.

UN DIALOGUE ABSTRAIT
Armitage ne peint pas sur une surface silencieuse, mais la rugosité et les aspérités entament un dialogue avec le pinceau. Entre le fond et la forme, s'imisce un langage qui s'exprime, non pas avec des  mots, mais avec des maux et le tableau apparait peu à peu sans essayer de  masquer les imperfections de la vie.



ILS SE SONT TROUVÉS   

L'artiste aime à rappeler cette anecdote : c'est lors d'une balade sur un marché touristique de Nairobi qu'il découvrit le lubugo sous la forme d'un dessous de verre. Intrigué par la matière, il en acheta plusieurs et, après quelques recherches, il apprit qu'il s'agissait du lubugo.  Le plus désolant c'est qu'un article qui, à l'origine, avait une signification culturelle et spirituelle, était devenu un objet sans âme, un trésor finissant sous un verre de bière ! Peut-on attribuer cette décadence au tourisme comme certains le pense ? Peut être, mais ces acheteurs parfois compulsifs permettent aussi au lubugo de perdurer, même si le contexte n'est pas celui escompté. Avec l'avènement du commerce et le développement du tissage, des tissus en coton et en soie furent introduits dans cette région par des marchands caravaniers arabes au milieu du XIXe siècle ; ce fut un des éléments de la décroissance de la production de lubugo. Mais la tradition du lubugo servant de linceul n'a pas totalement disparue.

Des années durant, Armitage chercha un support en accord avec son expression artistique en résonance avec son histoire culturelle ou plutôt ses histoires culturelles qui oscillent entre l'Europe et    l'Afrique de l'Est puisque, de mère kenyane et de père britannique.  Il se détourna de la toile de lin, support trop académique et traditionnèlement lié à l'histoire de l'art occidental. Le choix délibéré du lubugo joue sur plusieurs "tableaux" si j'ose dire. C'est un marqueur sur le plan historique, culturel, politique et technique. 

LA NATURE A SES SECRETS QUE PARFOIS ELLE PARTAGE AVEC L'HOMME                                                                             Au Buganda, le plus grand des royaumes traditionnels de l'Ouganda, les maîtres artisans se transmettent de génération en génération, l'art de transformer l'écorce du figuier en lubugo avec un  savoir-faire né bien avant l'invention du tissage.

“L'ARBRE NOUS PRÊTE SON MANTEAU, IL NE NOUS LE DONNE PAS."                                                                                    
J'ai employé cette maxime inspirée des savoir-faire traditionnels    comme titre de ce post, parce que cette vision du rapport de l'homme à la nature fondée sur le respect et la durabilité, c'est à nous  aujourd'hui de la faire nôtre : “prélève ce dont tu as besoin sans épuiser la nature“.   
  
  
 



Les   dimensions  et les formes des écorces, une fois travaillées,  étant variables, pour adapter la surface de ce "tissu" végétal aux dimensions désirées pour ses toiles, Michael Armitage raboute plusieurs morceaux avec des coutures assez grossières.   


Le lubugo fut en 2008 classée dans les chefs-d'œuvre du patrimoine culturel et immatériel de l'humanité de l'Unesco.

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